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Les migrations de la rive sud de la région méditerranéenne

 
11 février 2020   |   Algérie, Migration,
 
D’après Claudia Di Lorenzi

Quelle vision a-t-on, au Nord de l’Afrique, du phénomène migratoire vers l’Europe ? Dans quelle mesure est-il possible de mettre l’homme au centre, en passant ainsi d’une vision purement économique à celle humaine de la migration ? Interview faite à Pasquale Ferrara, ambassadeur italien à Alger, capitale de l’Algérie.

Selon le HCR, du premier janvier au 21 octobre 2019, ont débarqué par la mer sur les côtes européennes d’Italie, de Malte, de Chypre, d’Espagne et de Grèce, 75.522 migrants. A ceux-ci s’ajoutent les 16.322 arrivés par voie terrestre en Grèce et en Espagne, pour un total de 91.844 personnes, dont 9.270 en Italie, 2.738 à Malte, 1.183 à Chypre, 25.191 en Espagne, 53.462 en Grèce. Données qui suivent une tendance à la baisse et classent la phase d’urgence, mais ne suffisent pas à l’Europe pour engager un dialogue élargi et constructif sur le thème : la perspective de la création d’un système européen de gestion des flux est assez lointaine, et en général, la confrontation au niveau institutionnel ne tient pas compte de la perspective des pays africains. A Alger, nous avons rejoint l’Ambassadeur italien, Pasquale Ferrara :

l’ambassadeur, quelle vision a-t-on, au Nord de l’Afrique, du phénomène des migrations vers l’Europe ?

Vu de l’Afrique, il s’agit d’un phénomène historique et structurel, surtout infra-africain, car l’écrasante majorité des mouvements de migrations et de réfugiés advient entre pays africains : plus de 20 millions de personnes vivent dans un pays différent de celui d’origine. Une autre chose, les migrations vers l’Europe qui craignent un flux incontrôlable. Ici, le cadre dans lequel lire le phénomène est seulement celui du différentiel de développement.

En Europe, on fait souvent la distinction entre réfugiés politiques et migrants économiques. Mais souvent, les migrants économiques africains sont le résultat d’une très mauvaise gestion politique des États, car il y a un problème de gouvernance, d’appropriation des ressources de la part des oligarchies, d’inclusion sociale. Et donc, d’une certaine manière, ceux-ci peuvent être qualifies de réfugiés politiques. Au-delà des migrations irrégulières, en ce qui concerne l’Afrique du Nord, il faudrait rétablir dans la région méditerranéenne, cette mobilité circulaire des populations qu’on a toujours observée au cours de l’histoire. Cela signifie par exemple, la possibilité de venir en Europe pour une période d’étude ou de travail, pour ensuite retourner dans le pays d’origine.

Actuellement, ces déplacements sont soumis à l’octroi du visa, qu’il est cependant très difficile d’obtenir à cause des nombreux et nécessaires contrôles. Pour de nombreuses personnes, cela représente un drame, d’où la tentation, pour celui qui reçoit le visa, même s’il s’agit de personnes ayant de bonnes intentions, de ne plus retourner dans le pays d’origine. Le visa doit être maintenu mais, dans l’optique de favoriser la mobilité circulaire, il est nécessaire de penser à un système plus structuré.

Il y a ensuite un autre facteur qui donne une impulsion à la migration, et c’est la différence en ce qui concerne la qualité des services qu’une société offre : les services de santé et ceux de la sécurité sociale en général, dont le manque de disponibilité et de qualité, influence aussi celle-ci, avec d’autres facteurs comme la violence endémique, le sentiment d’insécurité, ou les services d’éducation et donc même celui qui ne vit pas une situation de misère absolue tente d’accoster en Europe pour donner une meilleure éducation aux enfants. Nous devrions donc plus investir dans la formation des classes dirigeantes des praticiens, des éducateurs. A Alger, même si c’est pour un nombre limité, nous essayons de le faire, en augmentant les bourses d’étude pour les jeunes algériens qui vont en Italie pour étudier la musique, l’art, la restauration, comme investissement pour leur avenier professionnel.

Y a-t-il une responsabilité de l’Occident dans l’appauvrissement des pays africains ?

Je serais très prudent. C’est une explication qui donne bonne conscience à certaines oligarchies afro-africaines pour se décharger de leurs propres responsabilités, aussi au niveau de la gouvernance, qui est douteuse dans sa légitimation et dans ses résultats. La période coloniale a beaucoup marqué l’Afrique et les responsabilités passées de l’Occident sont prouvées, mais depuis la décolonisation, 50 années au moins sont passées et il est difficile d’imputer à l’Occident les problématiques des sociétés africaines d’aujourd’hui. La qualité de la gouvernance a un poids très important.

Il y a plutôt aujourd’hui, en Afrique, une présence forte de la Chine avec des programmes liés aux ressources naturelles et minérales dans presque tous les pays. La Chine considère l’Afrique comme un grand marché, mais l’échange est asymétrique en la faveur de Pékin. Toutefois, pour compenser ce déséquilibre, la Chine réalise à ses frais, des travaux d’infrastructure, des stades, des théâtres, des centres culturels pour des milliards de dollars.

Dans la gestion du phénomène, l’Europe fait des pas incertains. Il manque des politiques communautaires et il semble que le principe de responsabilité partagée ne réchauffe pas les cœurs en Europe…

Le choix de la solidarité ne peut pas dépendre de la bonne volonté des différents gouvernements et des différentes variations des orientations de ceux-ci. La question migratoire doit devenir une compétence exclusive de l’Union européenne en tant que telle, comme c’est le cas pour les politiques commerciales pour lesquelles les états de l’UE ont donné à Bruxelles, la responsabilité exclusive de négocier des accords avec des pays extra-européens.

Aujourd’hui au contraire, d’un côté, pour une question de souveraineté nationale, les États veulent garder le contrôle sur les migrations et sur les frontières, et c’est compréhensible. D’un autre côté, ils accusent l’Europe d’inertie, à laquelle ils ne donnent cependant pas les compétences nécessaires pour œuvrer efficacement. Mais passer à cette dimension décisive me semble improbable maintenant, en considérant la résistance que ce sujet rencontre vis-à-vis des politiques internes.

On dit depuis longtemps qu’il serait nécessaire de structurer une collaboration avec les pays du Nord de l’Afrique, mais aussi avec ceux de transit. Bonnes intentions mais peu de faits concrets…

Pour passer aux faits concrets, il faut prendre acte de la réalité, du fait que les pays africains, surtout ceux du Nord, que nous considérons comme des pays de transit, sont eux-mêmes pays de destination de l’immigration. L’Égypte accueille plus de 200 mille réfugiés sur son propre territoire, alors que pour toute l’Europe, en 2018, sont arrivées à peine plus de 120 mille personnes.

Les quelques centaines de migrants irréguliers qui arrivent de l’Algérie sont tous algériens, et non des subsahariens qui transitent par l’Algérie car, bien souvent, ces migrants restent ici. De plus, ces pays n’acceptent pas des programmes d’accueil qui tendent à créer des « hotspot » (centres) pour réfugiés subsahariens. Ici, le modèle de la Turquie, à laquelle l’Union Européenne a donné 6 milliards d’euros, pour gérer des camps où accueillir plus de 4 millions de réfugiés syriens ne fonctionne pas. Avec la Turquie, l’opération fonctionna parce qu’il y avait la guerre en Syrie et pour les intérêts stratégiques de la Turquie. En Afrique, les phénomènes sont très différents, il faut trouver d’autres façons.

Quelles pourraient être les formes de collaboration ?

Des collaborations asymétriques ne servent pas mais bien des partenariats entre égaux. Nous devons considérer que nous ne sommes pas, nous européens, les seuls à avoir le problème migratoire, il est donc nécessaire de respecter ces pays avec leurs exigences internes, aussi en matière de migration. C’est seulement ensuite que l’on peut rechercher ensemble à gérer le phénomène. Il existe par exemple déjà des accords de coopération entre l’Italie et l’Algérie qui remontent à l’an 2000 et à l’année 2009 et qui fonctionnent bien.

Que prévoient-ils ?

La gestion conjuguée du phénomène migratoire en termes de lutte contre l’exploitation et contre la traite des êtres humains, contre la criminalité transnationale qui utilise le phénomène pour se financer, avec le danger d’infiltrations terroristes. Il y a aussi des dispositions pour le rapatriement convenu, ordonné et digne des migrants irréguliers.

On dit que les pays occidentaux doivent soutenir les pays africains afin de créer des conditions de vie meilleure telles que cela pourrait décourager les départs. Quand cette solution sera-t-elle mise en œuvre ?

Dans les conditions actuelles de l’économie et de la culture politique internationale, je ne le vois guère possible et tout compte fait, peu efficace. En premier lieu, nous parlons déjà d’un milliard d’Africain : aucun « plan Marshall » européen ou mondial ne pourrait affronter de telles dimensions démographiques.

Par ailleurs, l’Afrique est très diversifiée, il y a des pays dans des conditions de développement avancées : le Ghana a un taux d’innovations technologiques supérieur à plusieurs pays développés ; l’Angola, pays très riche en ressources, est en train d’essayer de réorganiser sa structure économique d’une manière plus participative. Nous avons des leaders, comme le nouveau prix Nobel de la paix, le Premier Ministre d’Éthiopie, Abiy Ahmed Ali qui a 42 ans et regarde vers les nouvelles générations. Il a déjà fait planter 350 millions d’arbres dans un programme de reforestation mon diale appelé « Trillion Tree Campaing ». L’Ouganda vit une phase de fort développement.

Le problème plutôt, ce sont les disparités économiques, dramatiques et injustes, et là, l’Occident peut intervenir en aidant à améliorer la gouvernance de ces pays, pour qu’elle soit plus inclusive et participative. Mais souvenons-nous que ce sont les mêmes problèmes de polarisation socio-économique que nous avons en Europe : malheureusement, nous ne pouvons pas donner beaucoup de leçons dans ce domaine-là.

Dans les réflexions sur le phénomène migratoire, au niveau institutionnel en premier lieu, il y a la dimension économique, alors que la dimension humaine est négligée. Que signifie mettre l’homme au centre du problème migratoire ?

Derrière chaque migrant, il y a une histoire, une famille, un parcours accidenté, la fatigue pour se procurer l’argent et peut-être des dettes avec des organisations criminelles.

Certainement, nous ne pouvons accepter l’immigration irrégulière car tout doit se faire dans le respect des lois, mais donner de la valeur à la dimension humaine signifie tenir compte de ce passé et ne pas voir dans ces personnes des numéros qui arrivent à bord d’embarcations ou par voie terrestre. J’ai profondément été touché par l’histoire de ce garçon de 14 ans, originaire du Mali, avec un bulletin cousu à l’intérieur de sa veste, avec d’excellents points. C’est une histoire qui nous laisse sans voix. Et derrière, il y a une tragédie familiale, humaine, un tissu social lacéré.

Je conseille le beau livre de Cristina Cattaneo, « Naufrages sans visages. Donner un nom aux victimes de la Méditerranée ». N’oublions pas non plus cependant les histoires de notre Marine militaire – en particulier celle du commandant Catia Pellegrino – qui a sauvé des milliers de naufragés. Personnes, visages, événements réels.

Source: Journal Mariapolis 6/2019

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