Peace Together Uganda : ayant fui la guerre à 12 ans, il consacre aujourd’hui sa vie à bâtir son pays
La guérilla a cherché à le recruter alors qu’il était encore enfant. Aujourd’hui, le père Leonsyo Akena, prêtre et fondateur de Peace Together Uganda, œuvre pour l’éducation, le dialogue interreligieux, les droits humains, la réconciliation et la coexistence au sein de communautés marquées par des décennies de violence.
Il y a la paix, les droits humains et bien d’autres choses merveilleuses dans l’histoire forte du père Leonsyo Akena, également connu sous le nom de Ribamoi, prêtre ougandais qui a failli devenir enfant soldat. Il a au contraire rempli sa mission, humaine et spirituelle, d’amour, d’unité, de soutien aux plus fragiles, de dialogue et d’espoir d’un avenir harmonieux entre les peuples, les tribus et les personnes. Pour mieux raconter son histoire, commençons par le moment où il a failli devenir un enfant à la mitraillette.
Père Leonsyo, comment avez-vous réussi à éviter que cela n’arrive ?
C’était en 1986, lorsque la guerre a éclaté. J’avais 12 ans. Les rebelles sont venus cuisiner plusieurs fois dans la cour de ma famille et mon village a subi les incursions des miliciens de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA). Un jour, alors qu’ils enlevaient la plupart des garçons de mon âge dans le village, ils sont revenus cuisiner chez moi. Un commandant rebelle m’a demandé de rejoindre le groupe. J’ai refusé et j’ai couru le dire à mon père. Celui-ci s’est opposé à leur commandant suprême, déclarant courageusement que j’étais son seul fils et qu’ils devraient le tuer pour pouvoir m’emmener. En réalité, nous étions trois garçons. J’étais le plus jeune.
Il a donc réussi à les convaincre ?
Le courage et les prières de mon père — catéchiste qui récitait le chapelet chaque jour — prêt à mourir pour moi, m’ont sauvé de l’enlèvement. J’ai cependant été contraint de quitter le village pour aller vivre avec ma sœur dans une ville plus grande. Là, j’ai commencé à m’occuper d’enfants comme moi, qui avaient fui le village par peur des rebelles. Les missionnaires comboniens italiens ont financé ma formation au séminaire pendant quatorze ans, jusqu’à mon ordination diaconale en 2007. Durant cette période, j’ai fondé une organisation à but non lucratif pour la paix appelée Peace Together Uganda (PTU). En 2008, je suis devenu prêtre.
Que vous rappelez-vous d’autre de ce conflit ?
J’ai vu des personnes tuées à coups de hache, par arme à feu, et d’autres découpées en morceaux. J’ai dormi seul dans les buissons, la nuit, sous les arbres et sous la pluie. J’ai connu la faim. J’ai vécu des traumatismes et de profondes angoisses, j’ai perdu plusieurs fois tout espoir dans la vie et dans l’avenir. Chaque nuit, n ous devions quitter le village et fuir dans la forêt pour nous mettre à l’abri. Beaucoup de mes amis qui avaient été enlevés ne sont jamais rentrés chez eux. Les rebelles attaquaient les civils pour se procurer de la nourriture. Ils enlevaient des enfants et des jeunes pour les enrôler dans leur armée. Les forces gouvernementales maltraitaient et tuaient-elles aussi des civils lors des attaques des rebelles, faisant de la population la principale cible de la terreur. Les civils eux-mêmes étaient divisés et devenaient ennemis les uns des autres : certains soutenaient les rebelles, d’autres le gouvernement. Aujourd’hui encore, dans le nord de l’Ouganda, la haine et les conflits sociaux issus de cette situation persistent.

Votre destin a changé grâce aux missionnaires comboniens. Quels ont été leurs principaux enseignements ?
Les missionnaires comboniens ont travaillé pendant plus de cinquante ans avec mes parents, qui étaient catéchistes, ainsi qu’avec les missionnaires locaux. De ma famille, j’ai appris — et les missionnaires comboniens ont contribué à les renforcer — les vertus de la miséricorde envers les plus pauvres, le dialogue avec les rebelles et le gouvernement, l’œcuménisme et le dialogue interreligieux. Surtout, j’ai appris la charité concrète envers les enfants, les malades, les personnes âgées et les personnes marginalisées : leur donner une voix auprès du gouvernement et des rebelles et les soutenir concrètement. Avoir reçu une éducation est un élément profondément révolutionnaire pour la mission de ma vie.
Pouvez-vous résumer quelques étapes de votre parcours avec les Comboniens ?
Ils m’ont accueilli, hébergé dans la paroisse et accompagné pour que je devienne un bon prêtre. Ils me confiaient la prise en charge des enfants qui arrivaient le soir à la paroisse depuis les villages. Je veillais à leur faire parvenir de la nourriture, de l’argent, des vêtements et des médicaments. Je leur offrais les sacrements. J’apportais un soutien spirituel et matériel aux plus pauvres, aux veuves, aux orphelins et aux personnes âgées. J’ai compris, ensuite, que Dieu me préparait à devenir un prêtre capable de poursuivre leur charisme. Aujourd’hui, je dois à mon tour guider les jeunes afin qu’ils poursuivent la mission de construire la paix par l’éducation des nouvelles générations et le dialogue avec les dirigeants locaux et nationaux.
Avant de devenir prêtre, vous aviez découvert le Mouvement des Focolari. Que vous a-t-il appris ?
Le charisme de Chiara Lubich, fondatrice du Mouvement des Focolari, s’accorde parfaitement avec mon expérience personnelle. Le Mouvement est né pendant la guerre ; j’ai découvert ma vocation en temps de guerre. L’amour sans discrimination est la plus grande révolution qui ait conquis mon cœur lorsque, en 2001, j’ai rencontré le Mouvement. Le conflit en Ouganda était alimenté par la haine tribale et les divisions. J’ai étudié pendant six ans au petit séminaire en portant avec moi des préjugés et des sentiments liés à mon appartenance tribale. La rencontre avec les Focolari, la vision de l’amour de Dieu et de l’unité proposée par Chiara m’ont ouvert les yeux. J’ai appris à reconnaître les valeurs et la bonté présentes chez les autres tribus y, aujourd’hui, je suis un apôtre de cette fraternité universelle, de cette unité et de cet amour.
Vous consacrez votre œuvre de prêtre (et d’homme) aux jeunes étudiants. Quelle importance le travail avec les jeunes a-t-il en Ouganda ? Et quelle importance a le fait qu’ils rencontrent de bons guides ?
Les jeunes désirent ardemment apprendre, découvrir et changer le monde en mieux. Ils ont besoin de guides dotés de grandes valeurs et de vertus : l’amour, la paix, la fraternité, l’unité et la bienveillance. Beaucoup de jeunes imitent ce qu’ils voient chez leurs dirigeants et chez leurs parents. Les miens, ainsi que les prêtres missionnaires comboniens morts au service de leur peuple, ont fait cela pour moi, en me préparant au rôle de leader que j’occupe aujourd’hui.
Un rôle qui passe par l’important projet « Peace Together Uganda ». De quoi s’agit-il ?
Alors que j’étais diacre, en 2007, je me suis demandé comment j’étais arrivé jusque-là après avoir connu la vie au village, les camps de réfugiés et tant d’expériences traumatisantes. Par l’œuvre de Dieu ! Je suis retourné dans mon village, Pajule, j’ai mobilisé des amis d’enfance et nous avons fondé Peace Together Uganda (PTU) avec pour objectifs de garantir l’accès à l’éducation aux enfants pauvres, de rassembler les dirigeants locaux pour favoriser le dialogue, les femmes pour le développement économique et les jeunes pour leur guérison psychosociale, mais aussi de tisser des liens entre les communautés touchées par cette longue guerre. J’ai demandé la bénédiction de ma famille et de l’archevêque. Nous avons enregistré l’initiative auprès des autorités gouvernementales afin de lui donner un statut officiel.
La guerre était-elle encore en cours ?
Oui, et nous craignions donc de mourir à tout moment. Cependant, pour éviter que le transfert ou la mort d’un prêtre ne compromette le projet engagé, j’ai décidé d’ancrer l’initiative au cœur de la communauté, afin qu’elle ne dépende pas uniquement de moi. Je voulais qu’elle soit une présence de l’Église et de Dieu dans la ville, et non quelque chose de confiné entre les murs de la paroisse. Je suis devenu le premier prêtre à fonder un projet catholique géré par la communauté, en collaboration avec des prêtres, des anglicans, des musulmans, le gouvernement et d’autres acteurs. Le transfert ou la mort d’un prêtre ne doit pas diminuer l’amour de Dieu pour son peuple. Aujourd’hui, le PTU a 19 ans et continue de grandir grâce au « oui » de la communauté.
En Ouganda, on vous appelle « Ribamoi », ce qui signifie « Héros de l’unité » en langue acholi, parlée dans le nord du pays. Ce nom vous a été donné parce que vous avez rétabli la paix entre deux tribus en conflit. Comment avez-vous réussi à obtenir un résultat aussi important ?
En 2013, j’étais un jeune curé à Patongo, dans l’archidiocèse de Gulu. La guerre avait tué de nombreux anciens, et les jeunes, nés pendant les quinze années passées dans les camps de personnes déplacées, rentraient chez eux sans connaître les véritables limites des terres.

Cela provoquait des conflits dans de nombreux villages du nord de l’Ouganda. Cette année-là, un conflit territorial très violent a éclaté entre les tribus acholi et lango dans ma paroisse : la tension a conduit à l’incendie d’un village et à la mort d’un enfant. Le risque d’une nouvelle guerre tribale était réel. En tant que curé, j’ai demandé au Mouvement des Focolari en Ouganda de fournir des biens de première nécessité à distribuer aux familles touchées, car c’étaient les hommes politiques qui divisaient la population. Je suis devenu le seul responsable à bénéficier de la confiance nécessaire pour apporter les dons au village et aux tribus concernées. Pour cette mission, le président de la Cour suprême de l’Ouganda à l’époque, Alfonse Owiny-Dollo, a quitté ses fonctions nationales et est rentré chez lui pendant dix jours pour m’accompagner : ensemble, nous avons choisi quelques anciens des deux tribus et engagé un long dialogue sur les limites des terres. Nous avons ainsi réussi à résoudre le problème de manière pacifique, sans avoir recours aux tribunaux civils ni dépenser d’argent en avocats. En tant que curé, j’ai organisé un temps de prière commun et une messe pour favoriser la réconciliation et l’unité. Grâce à ce chemin de paix, la communauté paroissiale et les villages m’ont décerné le titre honorifique de « héros de l’unité ».
Au cours de toutes ces années de travail pour la paix et les droits humains, vous vous êtes appuyé sur la notion de dialogue. Comment cet outil extraordinaire vous a-t-il aidé et vous aide-t-il encore aujourd’hui ?
J’ai choisi l’éducation des jeunes comme un outil fondamental pour la protection des droits humains. En aimant les enfants, on touche le cœur de leurs parents et de leurs familles. En faisant participer les responsables locaux au dialogue en faveur des droits humains, je redécouvre l’universalité de mon sacerdoce, vécu comme l’accomplissement de la mission que Jésus a confiée à Pierre et aux Apôtres : « Allez dans le monde entier et proclamez la Bonne Nouvelle à toutes les nations, à toute créature. » Cela me procure une grande joie, surtout lorsque je parle de paix avec des musulmans, des anglicans, des pentecôtistes et des chefs traditionnels. Parfois, j’ai le sentiment que mon sacerdoce est plus nécessaire à l’extérieur de l’Église qu’à l’intérieur, dans un domaine que beaucoup de prêtres ne voient pas, n’apprécient pas et auquel ils n’aspirent pas. Nous nous contentons du confort de la liturgie de routine, du cléricalisme, du pouvoir, et parfois de notre repli sur soi.
Une autre de vos réalisations est la Journée mondiale de prière pour la paix. Comment est-elle née ?
Les Nations unies ont fixé le 21 septembre comme journée consacrée à la réflexion sur la paix dans le monde, mais on entend peu parler de cette journée au Parlement et dans les villes de l’Ouganda. J’ai saisi cette occasion pour mobiliser le nord du pays, en réunissant les responsables et les communautés locales dans la prière pour la paix. L’initiative a été précédée par des temps de dialogue entre les responsables et par des activités de jeunesse consacrées à la paix. Des universités nationales ont également été associées au projet, avec des conférences organisées au sein des communautés locales. Parfois, des personnes venues du Soudan du Sud, du Congo et de l’Ouest du Kenya se joignent également à nous. Des représentants de toutes les confessions et de toutes les religions y participent.
Nous avons créé un Comité pour le dialogue fraternel, qui a pour objectif de construire des relations avec l’ensemble de l’Ouganda et avec les pays voisins. Les jeunes volontaires entretiennent cet enthousiasme avec passion, notamment grâce aux réseaux sociaux.
Un autre projet intéressant est un comité pour le dialogue interreligieux : le « Comité pour le dialogue fraternel ». Pouvez-vous nous donner plus de détails ?
Après avoir obtenu un master à l’Institut universitaire Sophia de Loppiano, je me suis rendu compte que notre archidiocèse de Gulu, marqué par la guerre, ne disposait pas d’un comité pour un dialogue inclusif. J’ai consulté le conseil d’administration de la PTU, qui a accueilli favorablement mon initiative de créer ce comité interreligieux. Nous avons échangé avec l’archevêque, les institutions culturelles et les autres confessions religieuses, et nous avons obtenu l’adhésion de tous. Le groupe est composé de catholiques, d’anglicans et de musulmans, ainsi que de représentants des institutions culturelles, d’anciens, de femmes et de jeunes. Notre vision est de former une équipe capable de prévenir et de résoudre les conflits, en construisant des liens d’amitié en Ouganda, En Afrique, et au-delà des frontières du continent. Je sens que cela constitue l’objectif de ma vocation et de ma mission sacerdotale. Le Département d’études sur la paix et les conflits de l’Université d’État de Gulu, le Mouvement des Focolari et les institutions culturelles assureront un parcours de formation continue et régulière. J’espère que ce groupe deviendra l’équipe la plus compétente d’Ouganda dans le domaine du dialogue et qu’il contribuera à la fraternité et à la paix en Afrique.
Le projet Peace Together Uganda fêtera bientôt ses 20 ans. Pourquoi ce projet est-il si précieux pour l’Ouganda ?
Ce vingtième anniversaire revêt une importance particulière : c’est une invitation à passer de la poussière à la grâce, en nous offrant totalement à Dieu pour servir l’humanité, en particulier les plus pauvres et les plus abandonnés. De plus, cette célébration nous pousse à regarder le long chemin qui nous attend encore dans la construction de la paix et de l’unité.